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L’AGUANTE

Le terme aguante vient du verbe aguantar qui a plusieurs sens en espagnol :

1 : tenir, contenir, réprimer,

2 : supporter, endurer  

3: résister vigoureusement à (contener) retenir.

4 : Marine : tirer sur (un câble pour le tendre)

5 : Taur. : (au moment de tuer le toro) l’attendre sans bouger.

Aguante , m.

1 : patience, endurance

2 : force de résistance, fermeté.

 A l’origine aguantar est utilisé uniquement sous la forme du participe présent aguantando pour désigner le mode d’estoquer dans lequel le matador profite de l’assaut inopiné du toro pour porter l’estocade. C’est par extension, peut être seulement à partir des années 1930, que aguantar  a été appliqué au reste de la lidia.

  Un des premiers à donner une définition de aguantar  c’est  Paco Tolosa dans son Guide de l’aficionado (1935) et reprise dans son Encyclopédie de la corrida (1950) : se dit d’un torero qui laisse arriver le toro complètement à sa hauteur avant d’effectuer la parade ; mais on s’aperçoit que cette définition est très proche du parar dont il dit qu’il « définit une des règles artistiques du toreo ; c’est attendre posément l’attaque du toro, le laisser venir à fond sur l’étoffe avant de remuer cette dernière ». Dans Technique et art de la corrida (1947) P. Tolosa est encore plus précis en ce qui conerne les différents principes du toreo (à la muleta mais aussi à la cape) :

-consentir (pour un toro aplomado) l’obliger à s’élancer,

-parar : fixer  les pieds,  attendre en toute immobilité l’attaque du fauve, le laisser venir à fond sur l’étoffe et ne remuer qu’au dernier moment pour empapar prendre la tête du toro dans les plis du leurre,

-mandar

-templar

-et principe qu’on a trop tendance à oublier recoger retenir le toro dans les plis de l’étoffe pour qu’il se retourne et permetre au torero une nouvelle passe.

 De son côté, Popelin (Le Taureau et son combat, 1950) en fait le premier des 3 temps  de la  tactique du toreo: aguantar, parar y mandar alors que couramment on parle de parar templar y mandar.

 Enfin, Pierre Dupuy et Paul Casanova dans leur Dictionnaire tauromachique (1981) donnent une longue notice sur le terme aguantar :

Aguantar : endurer, contenir, résister, tenir.

Toutes les nuances se retrouvent dans l’aguante tauromachique. Le matador doit rester immobile en recevant la charge du toro (parar) ; ce peut être assez facile si ce dernier charge sans trop de violence, si sa charge est rectiligne, si ce qu’on a vu jusque là de lui ne fait pas craindre un extraño.

L’aguante, faculté d’aguantar intervient vraiment lorsque le matador conserve sa parfaite immobilité de jambes et de buste et poursuit son mouvement de bras même si le toro charge de façon inquiétante, s’arrête en suerte ou manifeste un mouvement imprévu ; l’effet émotionnel est toujours impressionnant et peu de toreros ont été doué du véritable aguante.[ …] Faire preuve d’aguante est d’ailleurs la meilleure manière de s’imposer devant un toro de caste. »

    En fait, l’aguante n’apparaît dans l’histoire (et la datation des diverses définitions le confirme) qu’au début du 20e siècle avec le toreo moderne inventé par Belmonte et renforcé encore par Manolete.

Souvenons-nous : le toreo ancien répondait au précepte de Lagartijo : «  Le toro accourt, vous vous écartez… Vous ne vous écartez pas et bien c’est le toro qui vous sort ! » ; le toro est vif, véloce et les passes sont rapides, le torero profilé s’aide des bras tendus, mains hautes, s’aide des jambes et se hissant sur la pointe des pieds ; les faenas brèves doivent permettre l’estocade si possible efficiente, concluante.

Belmonte invente le toreo ralenti qui suppose l’aguante et le parar mais surtout comme le démontre parfaitement Domingo Delgado de la Camara, il invente le toreo contrario, croisé ; l’appel de la muleta se fait sur le piton contrario et ce qui va contraindre le toro à ralentir ; Belmonte va toréer en rond, et découvrir le temple ; toute cette « révolution » belmontine pour l’appeler ainsi,  et plus tard le génie du  toreo de Manolete ont provoqué ou suscité les autres évolutions dont notre époque supporte encore, et trop souvent, les dérives : réduction physique et morale du toro (le peto, le trapio, âge, noblesse), l’immobilité possible de l’homme, le primat de la recherche artistique sur la lidia, le combat.

Les successeurs Ojeda, Tomas, Castella

Dans ce domaine comme dans d’autres c’est Francis Wolff qui va apporter un enrichissement considérable à ce concept dans cet ouvrage capital qu’est Philosophie de la corrida (2007).

Tout en constatant que le mot aguante est un des rares termes intraduisibles du vocabulaire taurin (personnellement, je pense qu’il y en a beaucoup qui perdent leur signification taurine en les traduisant), il nous propose le mot résistance qu’il décline en métaphore, mais persiste à utiliser le mot espagnol aguante.

Plutôt que le paraphraser, permettez-moi de le citer :

« Le terme aguante  ne se laisse guère traduire, mais la chose se laisse facilement décrire. Un torero qui a de l’aguante  a une seule place pendant les 3 temps de la passe, un torero qui n’en a pas a au moins trois places : celle qu’il a choisi pour appeler le taureau, celle que lui impose le taureau dans la violence de la passe (ou celle où il est lui-même rejeté en cas d’arrêt inopiné du taureau au cours de la passe) et celle qu’il doit regagner pour aller effectuer la passe suivante. On pourrait aussi distinguer trois formes d’aguante : une résistance longue, consistant à attendre sur place l’animal lancé de loin au galop avant de le recevoir dans les plis du leurre ; une résistance courte, consistant à demeurer immobile pour enchaîner des passes, par exemple passes « naturelles » et « changées » , lors des allers-retours du taureau ; enfin une résistance d’arrêt consistant à rester sur place lorsque l’animal s’arrête net à la hauteur de l’homme au risque de décocher une cornade latérale. Trois manifestations d’une même vertu. Car aguantar c’est « tenir » toujours le même terrain, celui où l’on est déjà ou celui qu’on a choisi d’occuper. »

Wolff nous rappelle que l’aguante nécessite du courage, ou plus précisément du sang-froid qui suppose la confiance en soi, la maîtrise de soi ; on n’est pas dans la bravade gratuite du desplante, ni la roulette russe de la puerta gayola ou les fallacieuse passes à genoux.

Vertu morale et principe technique, l’aguante est un, sinon l’élément fondamental du dominio, et bien sûr, il est conditionné par cette autre vertu qu’est l’entrega.

Reprenons F. Wolff : « L’aguante provoque l’effroi (je pense que c’est une peu fort, je dirais l’émotion, le suspens) :  « il peut se faire prendre, il devrait se faire pendre, il va se faire prendre »

et l’admiration :  « il a tenu, il tient, il tient toujours »

Comme pour tout procédé technique, l’aguante poussé à l’extrème n’est plus vertueux :ex : toréer avec aguante et la ligazon, étirer ses passes les pieds fixes, les enchaîner suavement en pivotant au minimum sur ses appuis ( à ce stade comment ne pas évoquer le sitio) : c’est formidable ; mais lier, immobile, dans un mouchoir une kyrielle de passes où le toro montre sa soumission totale ne sentez-vous pas qu’on a perdu un peu du sublime de l’aguante : tout ne serait-il pas que question de dosage, de mesure: aller jusqu’à la limite du domino sans arriver à l’asservissement dans lequel le toro aura laissé sa dignité, sa noblesse et sa grandeur ?

C’est dire donc que si l’aguante est le fondement en  technique et en vertu du toreo pur, son contraire ou ses dérives sont au mieux des maladresses au pire des tromperies à dénoncer :

L’antonyme d’aguantar c’est rompre dont la manifestation généralisée, récurrente est le pasito atras : tromperie condamnable puisque sous l’apparence de l’immobilité = courage, domination, le torero cède à la facilité ; et ne plus aguantar en fin de passe par défaut de mando et de recoger c’est améliorer le terrain, se replacer en heurtant  et en effilochant sa faena, perdre son dominio , altérer l’esthétique.

Par ailleurs, rester immobile, impavide et s’obstiner à faire passer son toro reservado, tardo, aplomado, apagado par des toques aussi nombreux que vains, processus qu’on dénomme porfia n’est-ce pas une dérive (rappelons- nous Damaso Gonzalez et bien d’autres) ; et que dire de cette autre attitude, certains diraient style et qui, à mon sens, est une dérive de l’aguante qu’est le tremendisme, dominante essentielle de toreros comme Manolete ou El Cordobes ?

Vous sentez bien que l’aguante doit lui aussi se mesurer en fonction du toro, qu’on en revient heureusement toujours à lui : qu’il soit brave, allègre, avisado ou qu’il soit  noblessime, juste de force, éteint, la résistance en face n’a quand même pas la valeur ?

Mais revenons à Wolff qui rappelle que, si depuis trente ans, on a connu beaucoup de grands « résistants » au toro : Puerta, El Cordobes, Ruiz-Miguel, Damaso Gonzalez, Mendes, Rincon, El Juli, Castella, deux figures exceptionnelles de l’aguante émergent avec Ojeda et Tomas.

Le philosophe argumente que Ojeda et Tomas ont deux styles opposés mais ces deux styles reposent sur la même valeur qu’est la résistance= aguante ; il passe en revue les compartiments du toreo, techniques et esthétiques : sitio, placement cite, jambes buste, Ojeda plus droitier Tomas plus gaucher, donc des éléments de stylistique, mais bientôt Wolff en revient à leur  comportement identique de résistance avec le taureau, à savoir déterminer sa place et la garder coûte que coûte mais d’une manière extravertie pour le baroque Ojeda «Je réduis à l’extrème le terrain du toro et j’impose à l’extrème mon terrain » d’une part et d’autre part , d’une manière introvertie pour le classique et stoïcien Tomas « j’augmente à l’extrème le terrain du toro et je réduis le mien aux limites du supportable ».

Et pour l’époque actuelle, Wolff voit en Castella le torero de ce double héritage, s’inspirant tantôt de l’un tantôt de l’autre sans pouvoir les fusionner.

   Donc Wolff m’inspire que l’aguante est la métaphore du toreo lui-même : « j’irai jusqu’à la limite : limite-espace en tant que terrain, limite-temps en tant que durée temple, limite-vertu courage mais pas témérité ou insconscience ; l’aficionado ne va pas aux toros pour voir blesser ou tuer le torero, c’est pour cela que José Tomas me dérange dans ses moments « sacrificiels » ou d’immolation, c’est pour cela que Ojeda me gênait dans ses moments de fakir, de dressage de dompteur .

Asymptotique à la rupture, à la mort, situation-limite  est la corrida. Donc le toreo est une folie, on l’avait tous compris.

                                                                                           Jacques DALQUIER, 13 mai 2009.

          Pour illustrer le passage du toreo ancien au toreo moderne, je vous propose le film de Claude Popelin  La Corrida d’hier et d’aujourd’hui  qui date de 1965 (21 mn).

Repères bibliographiques

Delgado dela Camara, Domingo : Le Toreo revu et corrigé, Loubatières, 2004.

Lafront, Auguste : Guide de l’aficionado, Impr. Ouvrière, 1935.

Lafront, Auguste : Technique et art de la corrida, Impr. Ouvrière, 1947.

Lafront, Auguste : Encyclopédie de la corrida, Prisma, 1950

Popelin Claude : Le taureau et son combat, Plon, 1950

Wolff, Francis : Philosophie de la corrida, Fayard, 2007.

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